GenZ212 : quand une génération affronte le vide du système politique du Maroc

Depuis plusieurs semaines, un mouvement inédit secoue le Maroc : GenZ212. Porté par une jeunesse connectée, déterminée et farouchement indépendante, il s’impose comme l’une des mobilisations sociales les plus marquantes depuis le Mouvement du 20 février en 2011. Loin des structures traditionnelles, il exprime une colère accumulée face aux défaillances persistantes des services publics et aux inégalités sociales.

Une étincelle venue d’Agadir

L’élément déclencheur s’est produit à Agadir, lorsqu’un incident dramatique à la maternité de l’hôpital Hassan II – où plusieurs femmes ont perdu la vie – a suscité une vague d’indignation. Cet événement a cristallisé les frustrations liées à la dégradation du système de santé, souvent dénoncé pour son manque de moyens et de personnel. Très vite, les habitants de la ville sont descendus dans la rue, entraînant par la suite d’autres mobilisations dans plusieurs villes du pays.

C’est alors qu’est apparu le slogan « GenZ212 » : « Gen Z », pour désigner cette nouvelle génération de jeunes Marocains nés à l’ère du numérique ; « 212 », comme un rappel de l’indicatif téléphonique du pays et un marqueur d’identité collective.

Des revendications claires et profondes

Si le mouvement a émergé dans le contexte de la santé, ses revendications vont bien au-delà. Les manifestants mettent en avant les difficultés structurelles du Maroc :

  •   chômage persistant et pauvreté, qui frappent de plein fouet les jeunes ;
  •   services publics fragilisés, notamment dans l’éducation et la santé ;
  •   corruption et manque de transparence institutionnelle, qui minent la confiance citoyenne.

Les slogans et les prises de parole convergent autour d’une demande : un État plus juste, plus responsable, capable d’assurer un minimum de dignité et d’égalité des chances.

Une organisation hors du cadre traditionnel

La particularité de GenZ212 réside dans son mode d’organisation. Contrairement aux mobilisations passées, le mouvement se déploie principalement à travers des espaces numériques, en particulier sur Discord, une plateforme souvent utilisée par les communautés de joueurs en ligne.

Chaque soir, des milliers de jeunes s’y retrouvent pour débattre, affiner leurs revendications et fixer les rendez-vous de manifestations. Cette méthode leur permet d’échapper à la fois à la censure et aux tentatives de récupération politique.

Le mouvement se distingue aussi par son rejet explicite des partis politiques et des organisations traditionnelles. Aux yeux de ces jeunes, ces acteurs sont enfermés dans les règles d’un « jeu institutionnalisé » qui a montré ses limites.

Le poids de l’héritage politique

Ce rejet ne s’explique pas uniquement par l’échec des partis ou des syndicats eux-mêmes, mais aussi par la stratégie déployée depuis des décennies par le Makhzen – l’entourage du roi et le roi lui-même – pour affaiblir, fragmenter et neutraliser toute forme de médiation politique autonome. Les partis, les syndicats, et plus largement les structures d’intermédiation entre l’État et la société, ont été vidés de leur substance.

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que les jeunes de GenZ212 se tournent directement vers le roi comme destinataire ultime de leurs revendications. Mais ce choix, qui traduit un désaveu profond du champ politique institutionnalisé, comporte aussi des risques : celui d’un face-à-face périlleux avec le pouvoir, où l’absence de contrepoids institutionnels rend le dialogue à la fois plus direct et plus fragile.

Force et fragilité d’un mouvement sans hiérarchie

L’un des points forts de GenZ212 est l’absence de structure hiérarchique. Ce choix permet une large inclusion, où chaque voix peut s’exprimer sans qu’un leader unique ne monopolise la parole. Cette horizontalité reflète l’esprit d’une génération attachée à l’égalité et à l’autonomie.

Mais cette force est aussi une faiblesse : sans hiérarchie claire, la coordination reste fragile, et le risque de dérives locales ou de messages contradictoires est réel. L’absence de figures représentatives complique également le dialogue avec les institutions.

Une mobilisation quotidienne, entre pacifisme et répression

Autre différence notable par rapport aux mouvements précédents : la régularité des manifestations. Là où le Mouvement du 20 février 2011 se contentait de rassemblements hebdomadaires, GenZ212 descend dans la rue quotidiennement. Cette fréquence illustre la détermination et l’impatience d’une jeunesse qui veut des changements concrets et rapides.

Le mouvement revendique son caractère pacifique, même si, dans certaines villes, des affrontements et des débordements ont eu lieu. Ces épisodes sont généralement dénoncés par les organisateurs, qui rappellent leur attachement à la non-violence.

Mais il faut aussi souligner que la répression policière et l’arrestation d’activistes ont, elles-mêmes, engendré des épisodes de violence. Les dispersions musclées, les interpellations massives et la criminalisation de l’action militante alimentent un climat de tension. Dans ce contexte, la frontière entre pacifisme revendiqué et confrontations violentes devient d’autant plus fragile, renforçant le sentiment d’injustice et de colère parmi les manifestants.

Une génération en quête d’avenir

GenZ212 n’est pas un mouvement structuré en parti ni en association. C’est l’expression spontanée d’une génération qui refuse d’être condamnée au chômage, à la précarité et à l’absence de perspectives. Leur mobilisation est à la fois une dénonciation du présent et une affirmation d’avenir.

Le Maroc est ainsi confronté à une contestation nouvelle, portée par des jeunes plus connectés, plus informés, et plus exigeants que leurs aînés. Leur défi reste immense : transformer leur colère et leur énergie en une force de changement durable, sans perdre leur autonomie ni se laisser affaiblir par les divisions internes ou la répression.

Conclusion : entre pacifisme et répression, un dilemme crucial

Le mouvement GenZ212 se situe à la croisée des chemins. D’un côté, il affirme son identité pacifique, sa volonté de rompre avec les cycles de violence et son aspiration à un changement démocratique. De l’autre, il fait face à une répression qui alimente inévitablement des tensions et risque de radicaliser une partie de ses sympathisants.

Ce dilemme révèle une contradiction profonde : un État qui prétend vouloir la stabilité mais qui, par la répression, fragilise la confiance et attise la contestation ; et une jeunesse qui revendique la paix mais qui est poussée dans un terrain de confrontation.

L’avenir de GenZ212 dépendra de sa capacité à maintenir le cap du pacifisme tout en résistant à la répression, mais aussi de la capacité du pouvoir à reconnaître dans cette mobilisation non pas une menace, mais une demande de dignité et de justice. Car si le vide politique persiste, c’est peut-être cette génération – connectée, inventive et déterminée – qui finira par réécrire les règles du jeu.


Said Salmi est un ancien professeur de géopolitique à l’Université de Franche Comté. Il est également journaliste chercheur et producteur de films documentaire à Noon Films, une maison de production britannique.

Share this article:

Facebook
Twitter
LinkedIn
WhatsApp
Email

Related Posts

In Brief

Latest News

Our monthly analysis on diplomacy, mediation and conflict resolution is trusted by scholars, leaders and researchers from around the world.

By signing up for Diplomacy Now, you can expect to receive expert analysis on mediation and conflict resolution straight to your inbox, every month.