Maghreb : l’union que les États bloquent, que les peuples relancent

Longtemps minée par les rivalités politiques et les régimes autoritaires, l’Union du Maghreb Arabe semblait vouée à l’échec. Pourtant, à l’ère numérique, une nouvelle dynamique émerge. Grâce aux outils de communication, à l’éveil des consciences citoyennes, à l’évolution des représentations mutuelles et aux bouleversements géopolitiques mondiaux, les peuples maghrébins reprennent en main leur destin commun. Une union redevenue possible et plus urgente que jamais.

Par-delà les impasses diplomatiques et les désillusions des dernières décennies, l’idée d’une Union du Maghreb Arabe, si longtemps étouffée, connaît un regain d’intérêt. Bien que sa création officielle remonte à 1989, l’UMA est restée depuis largement inactive, victime des antagonismes politiques, notamment entre Rabat et Alger. Pourtant, en ce début de XXIe siècle marqué par la révolution numérique et l’éveil des sociétés civiles, cette utopie régionale semble plus que jamais réalisable. Quatre facteurs structurants ouvrent aujourd’hui une brèche inédite pour repenser cette union.

La fin du monopole autoritaire sur le dialogue régional

Le premier levier de transformation réside dans les outils de communication modernes. L’essor des plateformes de visioconférence, des forums en ligne et des réseaux sociaux a aboli les contraintes logistiques et politiques qui empêchaient, par le passé, la tenue de rencontres régionales inclusives. Ce nouvel espace numérique favorise des échanges horizontaux, échappant à la censure des régimes et au contrôle des appareils d’État.

À ce titre, il est utile de rappeler des initiatives maghrébines passées, étouffées dans l’œuf par les logiques autoritaires. L’une des plus méconnues reste celle du grand résistant marocain Mohamed Ben Said Ait Idder, figure de la gauche historique. En 2015, après avoir obtenu l’accord de Fouad Ali El Himma, influent conseiller du roi Mohammed VI, Ait Idder a convoqué une réunion à Casablanca regroupant des représentants des cinq pays du Maghreb ainsi que du Front Polisario. Contre toute attente, le palais royal a fait échouer cette initiative et El Himma n’a plus répondu aux appels d’Ait Idder. Un précédent encore plus ancien : celui d’Abraham Serfaty, militant du mouvement Ila Al Amam, qui avait tenté dans en 1999 de lancer une dynamique similaire, en vain.

Aujourd’hui, ces obstacles sont contournables. La récente initiative lancée par Jamal Benomar, ancien secrétaire général adjoint des Nations Unies, en est la démonstration. À la tête du Centre International pour l’Initiative du Dialogue à New York, Benomar œuvre à réunir, dans un cadre libre et pluraliste, des représentants de tous les pays du Maghreb, y compris du Front Polisario. Le numérique rend cette convergence possible, malgré l’absence de volonté politique officielle.

L’éveil démocratique des peuples maghrébins

Depuis 2011, les peuples du Maghreb ont exprimé avec force leur volonté de rupture avec les régimes autoritaires, à travers des mouvements populaires en Tunisie, en Algérie, au Maroc et en Libye. Cet éveil politique se traduit par des revendications accrues en matière de liberté, de dignité, et de transparence. Dans ce climat, les discours belliqueux, longtemps alimentés par les appareils d’État pour attiser les divisions, perdent de leur efficacité.

Les réseaux sociaux ont, dans ce contexte, joué un rôle de catalyseur. Ils ont permis à de larges pans de la population, en particulier les jeunes, de s’informer autrement, d’échanger directement au-delà des frontières et de déconstruire les propagandes nationales. Certes, ces outils ne sont pas exempts de dérives, mais leur contribution à la dépolarisation des opinions publiques régionales est notable.

Une redéfinition des représentations réciproques

La question des représentations, si cruciale en géopolitique comme l’a démontré Yves Lacoste, constitue un troisième facteur clé. La manière dont les peuples maghrébins se perçoivent mutuellement influence la dynamique régionale. Longtemps déformées par les médias d’État et l’éducation officielle, ces perceptions ont profondément évolué grâce à l’interconnexion numérique. Aujourd’hui, les images de l’« autre » maghrébin sont davantage construites par l’expérience directe, les échanges culturels, les débats en ligne, que par les récits étatiques.

Cette transformation contribue à réduire la méfiance, à renforcer les solidarités régionales, et à revaloriser une identité maghrébine partagée, fondée sur des liens historiques, linguistiques, culturels et sociaux profondément enracinés.

Une conjoncture géopolitique en mutation

Enfin, le contexte mondial actuel pousse les États et les peuples à reconsidérer les avantages d’une intégration régionale. La montée des blocs régionaux, la guerre en Ukraine, la reconfiguration des alliances économiques et les défis transnationaux — changement climatique, sécurité alimentaire, instabilité énergétique — imposent une coopération accrue.

Dans ce nouveau paradigme, la division devient un facteur d’isolement et de vulnérabilité. À l’inverse, une union maghrébine structurée pourrait offrir un levier stratégique face aux puissances mondiales, tout en renforçant la stabilité régionale.

Des obstacles persistants, mais non insurmontables

Malgré ces avancées, les tensions géopolitiques ne sont pas à sous-estimer. La rupture des relations diplomatiques entre le Maroc et l’Algérie, accentuée par la normalisation des relations entre Rabat et Tel-Aviv, ainsi que les tensions entre le Maroc et la Tunisie après l’accueil officiel par Kaïs Saïed du chef du Front Polisario, Brahim Ghali, constituent des entraves sérieuses à l’édification d’une union régionale.

Néanmoins, ces blocages diplomatiques ne doivent pas faire oublier la vitalité des sociétés civiles. En s’emparant des espaces de dialogue transnationaux, celles-ci ont la capacité de redonner vie à l’idéal maghrébin sous une forme apolitique, ouverte et constructive. L’initiative portée par Jamal Benomar illustre bien cette démarche : œuvrer en marge des régimes, franchir les barrières imposées par la censure, et prouver que l’unité maghrébine est non seulement souhaitable, mais également réalisable sur le plan technique et portée par les sociétés.

Une perspective nouvelle

L’Union du Maghreb Arabe a longtemps été un projet confisqué, instrumentalisé ou oublié. Aujourd’hui, elle peut renaître, portée par les citoyens, les intellectuels, les exilés, les militants, les entrepreneurs et les jeunes. L’espace numérique, les nouvelles représentations collectives, l’éveil démocratique et le contexte géopolitique global forment les piliers d’un nouveau départ. Il ne s’agit plus de proclamer l’unité dans des sommets stériles, mais de la construire, pas à pas, écran par écran, mot par mot, entre les peuples.

 

Said Salmi est un ancien professeur de géopolitique à l’Université de Franche Comté. Il est également journaliste chercheur et producteur de films documentaire à Noon Films, une maison de production britannique. 

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