Mediapart : Depuis la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur Sahara par Donald Trump en 2020, le Maroc veut montrer qu’il enchaîne les victoires diplomatiques : en Espagne, en France, au Royaume-Uni ou encore au Portugal, tout récemment. S’apprête-t-il à gagner la partie ?
À mon sens, évaluer les avancées du Maroc sur la question du Sahara ne devrait pas se limiter à comptabiliser le nombre de pays soutenant son plan d’autonomie. Ce qui importe davantage, c’est de mesurer dans quelle mesure les Sahraouis eux-mêmes sont disposés à vivre sous l’autorité du Royaume.
Au lieu de focaliser ses efforts sur l’obtention du soutien des occidentaux —soutien qui implique souvent des concessions importantes, parfois perçues comme allant à l’encontre des intérêts ou de la volonté d’une majorité de Marocains —, ou encore d’inciter certains États africains d’ouvrir des représentations diplomatiques symboliques à Laayoune en échange de contreparties obscures, le Maroc gagnerait davantage à intensifier ses efforts pour établir un véritable dialogue avec l’ensemble des Sahraouis, sans exclusion.
C’est l’une des leçons que je tire de mon expérience au sein des Nations unies : les populations directement concernées par les conflits ne devraient pas remettre leur destin entre les mains d’acteurs internationaux, dont les intérêts sont rarement désintéressés. Il leur appartient d’assumer leur propre responsabilité dans la recherche d’une solution.
Au fond, il s’agit de gagner les cœurs et les esprits des peuples. Le fait que les sondages d’opinion soient interdits au Maroc et au Sahara occidental, en dit long. Si le Royaume cherche à écarter définitivement l’option d’un référendum, c’est sans doute parce qu’il redoute que les sahraouis, dans une proportion significative, ne se prononce pas en sa faveur.
Mediapart : Et vous ne pensez pas que le Maroc est capable de convaincre l’ONU de prendre son parti ?
C’est ce que la diplomatie marocaine aimerait croire… mais cela relève davantage du vœu pieux. Après toutes ces années, et malgré la succession d’envoyés spéciaux, le Conseil de sécurité demeure invariablement divisé.
Persister dans cette stratégie, en espérant un changement d’attitude de l’ONU, revient à répéter les mêmes actions en attendant des résultats différents. La définition de la folie, c’est de continuer à faire la même chose, encore et encore. C’est pourtant la voie que poursuit la diplomatie marocaine, en continuant d’espérer que l’Organisation des Nations unies finira par adopter pleinement sa position.
Certes, parmi les membres permanents du Conseil de sécurité, les États-Unis, la France et le Royaume-Uni soutiennent le plan d’autonomie proposé par le Maroc. Mais il ne faut pas oublier que la Russie et la Chine, également membres permanents, s’y montrent bien plus réservées. Du côté des membres non permanents, certains pays — comme l’Afrique du Sud ou le Mozambique — apportent ouvertement leur soutien au Polisario quand ils sont membres du conseil.
Et même dans l’hypothèse, hautement improbable, où l’ensemble du Conseil de sécurité soutiendrait la position marocaine, un obstacle de taille subsisterait : si les Sahraouis eux-mêmes refusent ce plan, le conflit resterait entier.
C’est pourquoi le Maroc doit envisager une solution dans un cadre strictement maghrébin, en s’appuyant sur une stratégie à trois dimensions : un dialogue inclusif sahraoui-sahraoui, un dialogue direct entre le Maroc et le Polisario (comme ce fut le cas à deux reprises sous Hassan II) et un dialogue entre Rabat et Alger, plutôt que de continuer à miser exclusivement sur les puissances internationales et certains lobbies pour régler nos conflits.
Mediapart : Donc pour vous, il n’y a plus rien à attendre de l’ONU pour trouver une solution politique à ce conflit ?
En 2003, l’envoyé spécial des Nations Unies, James Baker, a présenté un plan qui, à mon sens, était raisonnable et aurait pu constituer une base sérieuse pour le règlement du conflit. Ce plan avait d’ailleurs reçu l’appui unanime des membres du Conseil de sécurité. L’Algérie l’avait accepté, et bien que le Polisario l’ait initialement rejeté, il avait fini par s’y rallier une fois que le Maroc l’avait, à son tour, refusé.
En 2007, Rabat a présenté son propre plan d’autonomie. Toutefois, dans sa résolution 1754 adoptée la même année — comme dans chaque résolution annuelle depuis — le Conseil de sécurité continue d’appeler à « une solution politique juste, durable et mutuellement acceptable, qui permette l’autodétermination du peuple du Sahara occidental ».
Le problème, c’est que cette autodétermination n’est jamais clairement définie. Elle peut revêtir plusieurs formes, mais le Conseil de sécurité entretient volontairement une certaine ambiguïté. Ce flou, qui semble convenir aux grandes puissances, ne fait cependant que prolonger le statu quo sans résoudre le cœur du conflit.
Il faut aujourd’hui chercher un compromis viable, et non une solution idéale. Or, l’approche adoptée récemment par la diplomatie marocaine va dans la direction opposée : elle consiste à qualifier le Polisario de mouvement terroriste lié à l’Iran et au Hezbollah. Mais si l’on considère l’autre camp comme un groupe terroriste, comment envisager une négociation sérieuse avec lui ?
Par ailleurs, quand des manifestants pacifiques du Hirak du Rif sont arrêtés et condamnés à vingt ans de prison, comment peut-on espérer convaincre le Polisario de déposer les armes et de s’engager dans un processus politique basé sur un plan d’autonomie qui, de surcroît, n’a jamais été élaboré en concertation avec les Sahraouis eux-mêmes, y compris ceux qui sont alliés à Rabat?
Mediapart : Le roi Mohammed VI vient de tendre la main à l’Algérie, une nouvelle fois, dans son discours du trône, ce 29 juillet 2025. Leurs relations se sont sérieusement détériorées, ces dernières années. Pensez vous qu’il existe un vrai risque d’escalade militaire ?
On ne peut que se féliciter de la main tendue du roi, mais la diplomatie marocaine, en persistant dans une logique de confrontation et en mobilisant les acteurs internationaux pour entériner le fait accompli, adopte une démarche contraire à cet esprit d’ouverture et d’apaisement du roi.
Quant aux confrontations, le risque existe bel et bien, et ce n’est pas nouveau : il s’est déjà manifesté en 1963, puis en 1976. Plus récemment, le Maroc et l’Algérie ont intensifié leur rivalité en investissant massivement dans des armements de haute technologie. Depuis leur indépendance, les deux pays entretiennent une relation conflictuelle persistante, alors qu’ils partagent une histoire, une culture et une identité si proches qu’ils pourraient être perçus comme un seul peuple réparti sur deux territoires.
Aujourd’hui, ils semblent piégés dans une logique d’hostilité permanente, qui n’est pas sans rappeler, à certains égards, la division entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. Une situation à la fois absurde sur le plan historique et profondément regrettable sur le plan moral.
Mediapart : Avec le Centre international pour les initiatives de dialogue, vous voulez mobiliser la société civile des cinq pays du Maghreb. Qu’est-ce qui pourrait faire que le Maroc et l’Algérie reprennent une conversation ?
Notre initiative à ICDI est entièrement indépendante : à ce stade, nous n’avons engagé aucun dialogue avec les gouvernements. Notre ambition est de raviver le rêve porté par nos parents et nos grands-parents à l’époque coloniale : celui d’un Maghreb uni, solidaire et souverain.
La bonne nouvelle, c’est que malgré les tensions entre États — alimentées parfois par des campagnes de désinformation, y compris via des bots sur les réseaux sociaux — les peuples, dans leur grande majorité, refusent d’être entraînés dans cette logique de confrontation. C’est précisément pour cela qu’il devient urgent de mobiliser la société civile et les citoyens maghrébins afin de dire collectivement : « trop, c’est trop ». Il faut mettre un terme à l’escalade verbale, à la surenchère militaire, et à la division artificielle entre des peuples liés par tant d’histoires communes.
Nous aspirons à faire émerger une opinion publique engagée en faveur du dialogue, ainsi qu’une société civile capable de pousser les gouvernements à renouer un contact direct, dans un cadre strictement maghrébin — loin des logiques imposées par les institutions internationales ou par des acteurs extérieurs dont les interventions répondent le plus souvent à des intérêts qui ne sont pas les nôtres.
Mediapart : Comment envisagez-vous de faire asseoir Alger et Rabat à la même table ?
Il est prématuré d’aborder ce sujet à ce stade. Tout dépendra de la manière dont la rencontre sera organisée : l’agenda, les objectifs et le cadre devront être clairement définis. Ce ne sera pas un processus rapide — il exigera du temps, de la patience et de la volonté — mais il représenterait la première tentative de réconciliation à l’échelle maghrébine, sans la médiation d’acteurs internationaux.
Un tel projet suppose un véritable leadership. Après tout, qu’est-ce qui empêche l’un des chefs d’État de décrocher son téléphone et de dire à son homologue : «Mon frère, la semaine prochaine, je viens vous rendre visite». Parfois, le début d’un apaisement ne tient qu’à un geste simple, mais courageux.
Cette interview sur le Maroc et le Maghreb avec Jamal Benomar, président de l’ICDI, est parue dans Mediapart le 31 juillet 2025.





